Anxiété
Peur du dentiste, stomatophobie : ce que voit le fauteuil
Dr Gaëlle Palomares | Chirurgien-dentiste – General Dentist (DHA) · Happiness Clinic, Jumeirah

La peur du dentiste ne se limite pas à l’appréhension d’un acte douloureux. Elle peut conduire certains patients à éviter les soins pendant des années, jusqu’à consulter dans une situation d’urgence. Depuis le fauteuil dentaire, cette anxiété se manifeste de façon très concrète et nécessite parfois une approche qui dépasse le seul traitement des dents.
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Une peur fréquente, mais souvent sous-estimée
La peur du dentiste est une réalité quotidienne de notre profession. Certains patients arrivent légèrement tendus, d’autres expriment une inquiétude importante dès la prise de rendez-vous. Pour quelques-uns, franchir la porte du cabinet représente déjà une véritable épreuve.
Une méta-analyse publiée en 2021 estimait la prévalence de la peur ou de l’anxiété dentaire chez les adultes à 15,3 %, dont 3,3 % présentaient une forme sévère. Ces résultats doivent néanmoins être interprétés avec prudence en raison des limites méthodologiques des études incluses [1].
Dans ma pratique, je constate que cette peur ne concerne pas uniquement la douleur. Elle peut être liée à une mauvaise expérience antérieure, au bruit des instruments, à la sensation de ne pas pouvoir interrompre le soin, ou encore à la crainte d’être jugé sur l’état de sa dentition.
Certains patients s’excusent presque de leur peur. D’autres ont honte d’avoir attendu aussi longtemps avant de consulter. Ces réactions montrent que la prise en charge ne peut pas être uniquement technique.
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Quand la peur entraîne l’évitement des soins
L’une des conséquences les plus importantes de l’anxiété dentaire est le report des consultations. Le patient évite un contrôle, puis un deuxième. Une petite carie, qui aurait pu être traitée simplement, évolue parfois vers une atteinte plus importante. Lorsque la douleur apparaît, la consultation devient inévitable.
Le patient arrive alors dans un contexte particulièrement défavorable : douleur, fatigue, inquiétude et parfois sentiment de culpabilité.
Ce phénomène a été décrit dans la littérature comme le cercle vicieux de la peur dentaire : l’anxiété favorise l’évitement, qui peut contribuer à une dégradation de la santé bucco-dentaire, laquelle entretient à son tour la peur [2].
Au fauteuil, je rencontre des patients qui n’ont pas consulté depuis plusieurs années. Leur première préoccupation n’est pas toujours de savoir quel traitement sera nécessaire, mais plutôt s’ils vont parvenir à le supporter. Le premier objectif est alors de rendre les soins à nouveau envisageables.
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Redonner au patient une forme de contrôle
Dans ma pratique, la prise en charge commence avant même de toucher une dent. Je prends le temps de comprendre ce qui inquiète le patient. A-t-il peur de l’anesthésie ? D’une douleur pendant le soin ? Du bruit ? Ou simplement de ne plus pouvoir contrôler ce qui se passe ?
Cette distinction est importante, car deux patients qui déclarent avoir peur du dentiste peuvent vivre des situations très différentes.
Lorsque l’anxiété est particulièrement importante, je privilégie, si la situation clinique le permet, une première consultation consacrée à l’échange, à l’examen et à l’explication du plan de traitement, sans réaliser immédiatement de soin invasif.
J’explique les différentes étapes et nous convenons d’un signal simple, généralement lever la main, qui permet au patient de demander une pause à tout moment. Ce signal peut sembler anodin, mais il modifie la relation : le patient sait qu’il conserve une possibilité d’action.
J’essaie également d’éviter les surprises, d’annoncer les sensations possibles et d’adapter le rythme du traitement à ce que le patient peut accepter. Il s’agit ici de mon approche clinique personnelle, et non d’un protocole dont chaque composante aurait été individuellement validée par des essais scientifiques. L’objectif est de permettre au patient de vivre une expérience différente de celles qu’il redoute.
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Appréhension ordinaire ou véritable phobie ?
Tous les patients anxieux ne présentent pas une phobie dentaire. Une appréhension peut être ponctuelle, liée à un soin particulier ou à une expérience passée. Elle reste parfois compatible avec des consultations régulières.
À l’inverse, lorsque la peur est intense, persistante et conduit à éviter durablement les soins malgré leurs conséquences, il devient nécessaire d’envisager une problématique psychologique plus importante.
En tant que chirurgien-dentiste, mon rôle n’est pas de poser un diagnostic psychiatrique, mais de reconnaître les situations dans lesquelles l’anxiété dépasse ce que je peux accompagner seule au fauteuil.
Les études suggèrent une association entre anxiété dentaire importante et certains troubles psychologiques, notamment d’autres phobies ou des symptômes dépressifs [3,4]. Cette association ne signifie toutefois pas que tous les patients présentant une peur dentaire souffrent d’un trouble psychiatrique.
Le regard d’un psychiatre ou d’un psychologue peut alors compléter utilement celui du dentiste, en explorant les mécanismes de l’anxiété, les comportements d’évitement et les éventuelles difficultés psychologiques associées.
Les thérapies cognitivo-comportementales constituent notamment une piste thérapeutique étudiée. Une revue systématique de dix essais randomisés a montré des résultats encourageants sur la réduction de l’anxiété dentaire, tout en soulignant la faible qualité des preuves disponibles [5].
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Soigner les dents ne suffit pas toujours à résoudre la peur
Lorsqu’un patient ayant longtemps évité les consultations accepte enfin de commencer ses soins, une étape importante est franchie. Mais le travail ne s’arrête pas une fois les traitements terminés.
C’est un point auquel j’accorde une importance particulière dans ma pratique. Après avoir rétabli une situation bucco-dentaire satisfaisante, j’encourage ces patients à revenir régulièrement, même lorsqu’ils ne ressentent aucune douleur.
Ces rendez-vous permettent de surveiller leur santé bucco-dentaire, de prévenir l’apparition de nouvelles complications et de traiter précocement les éventuels problèmes. Un petit soin réalisé dans un contexte calme et prévisible peut être beaucoup plus facile à accepter qu’une intervention complexe effectuée en urgence.
Au-delà de la prévention dentaire, ces consultations représentent aussi, selon mon expérience, des occasions de consolider progressivement la relation de confiance. Le patient découvre qu’un rendez-vous chez le dentiste ne signifie pas systématiquement douleur, anesthésie ou intervention importante.
Cette continuité me paraît essentielle pour éviter que le patient ne disparaisse à nouveau pendant plusieurs années, jusqu’à la prochaine urgence. Elle ne garantit pas la disparition de l’anxiété, mais elle peut contribuer à rendre le parcours de soins plus stable et plus acceptable.
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Deux regards complémentaires sur une même anxiété
Le dentiste observe l’anxiété dans une situation très particulière : celle d’un patient allongé, parfois incapable de parler pendant le soin, confronté à des sensations qu’il ne maîtrise pas toujours. Nous percevons ses réactions corporelles, ses hésitations, ses demandes d’interruption ou ses difficultés à revenir au rendez-vous suivant.
Le psychiatre ou le psychologue peut apporter un autre éclairage : comprendre l’origine et le fonctionnement de cette peur, identifier un éventuel trouble anxieux et proposer, lorsque cela est nécessaire, une prise en charge adaptée.
Ces approches ne se substituent pas l’une à l’autre. Elles peuvent se compléter pour permettre au patient non seulement de recevoir les soins nécessaires, mais aussi de retrouver progressivement la possibilité de consulter sans attendre d’être en souffrance.
En définitive, traiter les conséquences dentaires de la peur est indispensable. Aider le patient à ne plus avoir besoin d’attendre la douleur pour consulter constitue, à mes yeux, une autre dimension essentielle de notre métier.
Références bibliographiques
- 1.Silveira ER, Cademartori MG, Schuch HS, Armfield JA, Demarco FF. Estimated prevalence of dental fear in adults: a systematic review and meta-analysis. J Dent. 2021;108:103632. DOI : 10.1016/j.jdent.2021.103632.
- 2.Armfield JM, Stewart JF, Spencer AJ. The vicious cycle of dental fear: exploring the interplay between oral health, service utilization and dental fear. BMC Oral Health. 2007;7:1. DOI : 10.1186/1472-6831-7-1.
- 3.Locker D, Poulton R, Thomson WM. Psychological disorders and dental anxiety in a young adult population. Community Dent Oral Epidemiol. 2001;29(6):456–463. DOI : 10.1034/j.1600-0528.2001.290607.x.
- 4.Halonen H, Nissinen J, Lehtiniemi H, Salo T, Riipinen P, Miettunen J. The association between dental anxiety and psychiatric disorders and symptoms: a systematic review. Clin Pract Epidemiol Ment Health. 2018;14:207–222. DOI : 10.2174/1745017901814010207.
- 5.Wide Boman U, Carlsson V, Westin M, Hakeberg M. Psychological treatment of dental anxiety among adults: a systematic review. Eur J Oral Sci. 2013;121(3 Pt 2):225–234. DOI : 10.1111/eos.12032.